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Source: sommfou.com

Nous voici arrivés à la fin. Après une tablée de blancs floraux, précis et juste un tantinet perlant, l’appellation vinho verde garde son soldat ténébreux et torturé pour la fin. Le vinhão. La consonance n’est pas sans rappeler un hameau vietnamien assiégé, mais la comparaison s’arrête là.. Le vinhão est le truc le plus portugais que vous trouverez au nord de ce pays, et s’il n’en tenait qu’aux habitants de cette région tranquille et bucolique, vous n’en auriez pas une gorgée.

Le Minho, la région portugaise la plus septentrionale, est reconnue pour son célèbre et gazeux vinho verde, un vin léger, (presque toujours) blanc fait (presque toujours) de cépages indigènes, à l’acidité élevée, souvent contrebalancée par un chouia de sucre résiduel; légèrement floral, plus agrumé, à l’alcool moyen, ce breuvage est le compagnon parfait des poissons et fruits de mer fraîchement capturés.

Le marché mondial connaît déjà bien l’alvarinho en tant que porte-drapeau des vins de cette région, mais ils sont fréquemment faits d’un assemblage de loureiro, trajadura et arinto, cépages natifs de la région. Plus récemment, le Vinho Verde suggère des embouteillages monocépage de ces vins blancs au reste du monde, en utilisant presque exclusivement des variétés portugaises: en plus des raisins déjà mentionnés, notons l’azal et l’avesso, ainsi que de simples assemblages en duo de l’un ou l’autre de ces cépages.

Pour faire une histoire courte, l’appellation vinho verde joue avec son petit classique bourré de CO2, afin de lui trouver sa vraie niche sur le marché mondial, un gest sage qui nous changera des Gazelas et autres Aveledas de ce monde. Mais pour ce qui est du vin rouge, et du cépage-vedette de ces offrandes, ce raisin bourru qu’on appelle vinhão, le comportement change, et un malaise emplit l’atmosphère. Bien sûr que vous pouvez y goûter, mais vous n’aimerez pas ça. C’est trop différent; c’est pas vraiment pour vous… J’ai aussi du touriga ou du cabernet, si vous préférez… C’est un truc local, qu’on vous dira. Comme si on vous présentait le laideron de la famille. Donc, quand vous arrivez à la toute fin d’une dégustation de vinho verde blancs, il est possible qu’on vous invite à déguster ce vin rouge, mystérieux et unique en son genre, mais il se peut aussi que vous aurez à insister pour y goûter.

Vinhão...

Kurtz

Et si le producteur daigne vous le laisser essayer, portez attention à son langage corporal: vous aurez l’impression d’avoir demandé une audience avec le colonel Kurtz.

puxurzblogspotcom
Source: puxurz.blogspot.com

Selon l’endroit où il est cultivé, le vinhão monte en bourgeons et mûrit de façon relativement tardive, tout en gardant un niveau d’acidité élevé. La chair de ce raisin n’est pas rouge comme telle, mais sa peau est si épaisse qu’elle est en mesure de fournir au vin beaucoup d’anthocyanes et de pigment. Le résultat est d’un pourpre opaque, très tachant et super acide, et conséquemment le vin doit souvent porter jusqu’à neuf grammes de sucre résiduel par litre pour compenser. Les tannins sont larges d’épaule et plutôt lourds, et le corps assez développé offre une panoplie hétérogène de saveurs, allant des fruits noirs frais, à peine mûrs, jusqu’à une fumée persistante, en passant par la cannelle et le clou de girofle.

Le taux d’alcool reste plutôt bas, donc la bouche demeure mince et raisonnablement sèche, grâce aux tannins grognons. Et oui, on y retrouve les mêmes micro-bulles que dans son acolyte en blanc. C’est donc pour ça que tu ne voulais pas me présenter ta soeur?

Pour un palais international, le vinhão n’st pas facile à aimer, car les repères avec l’équilibre convenu d’un vin standard sont rares. C’est une tout autre proposition, c’est comme avoir des billets pour aller voir les Trois Accords, mais se retrouver plutôt à un récital de fado: les connexions sont différentes. Qui plus est, il est servi un tantinet frais pour le corps qu’il possède: la plupart des producteurs suggèrent de déguster le vinhão entre 14 et 16 degrés Celsius, et dès la première gorgée, on est presque reconnaissant de voir que les particularités si intenses de ce vin, si bipolaires, sont engourdies par la fraîcheur. Et pourtant, on se prend à se demander jusqu’où ce petit vin portugais traditionnel pourrait aller…

En vérité, très peu de producteurs veulent vraiment savoir comment le vinhão peut se comporter. Vasco Croft, du domaine Aphros, le travaille en biodynamie et dans un style tout en retenue, sauf si l’on parle de l’effervescent de méthode traditionnelle Yakkos, qui passe quatre ans sur lattes, ce qui donne un vin mousseux d’un rouge intense qui vous fera oublier tous les préjugés que le Shiraz effervescent avait laissé dans votre esprit; puis il y a la Quinta das Arcas, qui donne au raisin un petit coup de pied de chêne, histoire d’en faire un vin différent et capable d’évoluer dans le temps. Sinon, cent fois sur le métier, vous aurez droit à ce vin acidulé et trapu dont je parlais plus tôt.

Quand les défenseurs du style classique du vinhão se font demander ce qu’ild pourraient faire pour le rendre plus accessible au palais international, ils donnent l’une de ces deux réponses: les purs et durs vous diront qu’il n’y a aucune raison de faire du vinhão quelque chose de différent, et les autres qui suggèrent, pendant que leur attitude corporelle dut le contraire, qu’ils font des expériences avec le cépage, pour voir comment il pourrait s’adapter au goût global. Puis, quand vous leur parlez cinq ans plus tard, rien n’a changé: ils élaborent toujours le vinhão à leur manière.

Source: ogarfelo.blogspot.com

Source: ogarfelo.blogspot.com

Et pourquoi pas? Le vinhão bénéficie d’une niche régionale, voire patriotique, et il fait bon accord, dit-on avec certains plats du patrimoine du Minho. Tous, producteurs et amants du vinhão confondus, partageront leur histoire de repas familiaux ou ce vin sombre a été servi litre après litre avec un arroz de cabidela, une espèce de risotto au sang. Il vous faudra par contre les croire sur parole quant à la qualité de l’accord, car ils n’ont pas non plus tendance à sortir ce plat du fourneau quand des visiteurs étrangers sont en ville. SInon, on vous donnera la recette familiale d’une soupe assez unique, la sopa de cavalo cansado, verbatim la soupe du cheval fatigué: un bol rempli de vinhão, avec des morceaux de pain imbibés dans le vin, ainsi que des oeufs et du miel. Les plus aventureux d’entre nous se laisseront sans doute tenter par un bol de cette soupe inductrice de courage, mais les autres passeront, se disant qu’il ne leur appartient peut-être pas, au bout du comte, de comprendre le vinhão. L’horreur! Il est cependant vrai que le vinhão mérite qu’on s’y attarde, de même que le mériterait le vilain petit canard, car il mettra votre tache olfactive et vos papilles au défi, les amenant dans des zones jusque là inexplorées.

Mais voilà, c’est ainsi que le vin est présenté par ses producteurs: pas même comme un goût qui s’acquiert, mais quasi comme une proposition difficile, quelque chose qui détourne beaucoup trop d’attention du « vrai » vinho verde blanc, celui que l’on veut vous voir fiancer. Ma théorie est tout autre: il se pourrait qu’ils aiment trop l’odeur du vinhão au matin, et qu’ils ne veulent simplement pas partager.

swordfou

Merci au CVRVV pour avoir organisé ce voyage de presse dans la région du Vinho Verde.

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