Strange fruit

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Source: alchetron.com
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N’kosi Sikeleli, Afrika. Que Dieu te bénisse, Afrique. Il y a vingt-deux ans, le pouvoir d’une chanson a renversé des décennies de haine et de mépris. Le répréhensible régime d’apartheid que les Afrikaners ont instauré sur une terre qui ne leur a jamais véritablement appartenu trouve enfin sa fin, grâce à l’imparfaite, mais ô combien essentielle démocratie. Une chanson, scandée par des millions de Boschimans et de Bantous, le trémolo de milliers des leurs assassinés pour la cause dans la gorge, haut et fort, avec la justesse de l’espoir. Cette pièce, je l’écoute à l’occasion, juste pour me nettoyer. Oui, je me fais brailler, des fois. Ça fait du bien, pleurer pour rien. J’ai mis le lien en bas de la page, à côté de la signature. Essayez, après avoir lu. Ça fait autant de bien que d’aller courir, je vous le dis.

Dans mon pélérinage WSET, j’ai récemment étudié l’Afrique du Sud et son histoire viticole qui, vous le savez peut-être, est étroitement liée à son histoire politique. J’ai un bon ami et collègue d’études qui va, chaque printemps, dans le Swartland faire les vendanges et donner deux ou trois bons coups de crinque à la vinification, et qui me revient avec des histoires sur le progrès que l’Afrique du Sud a fait depuis que l’apartheid a été couvert de naphtalène.

Mais aussi d’histoires de mecs qui s’habillent encore en colons, et qui traitent encore l’homme noir, le Chinois et l’Hindou (n’oubliez jamais que l’apartheid n’était pas le fardeau de l’homme noir seulement, et que Gandhi y a séjourné pour ses études, à une époque où l’apartheid était dans le ventre de sa mère) comme des sous-races.

Je lance ça en passant… Amis Américains, vous pensez toujours voter pour Trump? On jase, là.

Voilà maintenant deux décennies que l’Afrique du Sud se veut entière et ouverte au monde. Plusieurs décisions politiques importantes ont joué un rôle dans l’évolution de l’industrie viti-vinicole du pays.

D’abord, l’initiative du Black Economic Empowerment, très controversée parmi la minorité blanche, a visé à renverser la vapeur des injustices de l’apartheid, en instaurant des mesures qui favorisaient l’accès des noirs et autres ethnies victimes de l’apartheid à des opportunités économiques, que ce soit l’accès à l’emploi, à la propriété ou la mise en place d’une entreprise. À compétences égales, le Noir était désormais favorisé. La mesure est bien sûr discriminatoire, mais quand la discrimination appliquée vise à rééquilibrer les forces et redistribuer la richesse d’un pays à sa majorité, on peut difficilement être contre, tout en se disant qu’il faudra bien, à un moment ou un autre, atteindre cet équilibre et remercier ce programme pour ses loyaux services.

Source: virginlimitededition.com
Source: virginlimitededition.com

Le BEE a eu ses effets, vous vous en doutez bien, sur l’industrie du vin en Afrique du Sud. Ainsi sont nées quelques vineries avec un importante proportion de la majorité noire dans leurs effectifs, et pas que dans les postes inférieurs, loin de là. Dès 1996, New Beginnings Winery emploie une majorité de Noirs dans son entreprise. Cinq ans plus tard, un investisseur congolais du nom de Miko Rwayitare achète Mont Rochelle Mountain Winery, faisant du domaine vinicole le premier qui appartienne à un Noir de l’histoire du pays. Aujourd’hui, le vignoble appartient au milliardaire Richard Branson. Nous sommes bien sûr bien loin d’avoir renversé la majorité, mais même du côté blanc, beaucoup de changements ont eu cours: la WIETA a été mise sur pied pour assurer une justice sociale et un traitement sécuritaire des travailleurs de la vigne et du vin. Le regroupement, auquel ion adhère sur une base volontaire, permet la syndicalisation, la création de conventions collectives et la création de normes de travail qui assurent un salaire équitable et des conditions sécuritaires pour tous les employés, sans égard à leur race. Des vignerons comme Craig Hawkins et Eben Sadie font figure de proue dans le traitement respectueux de leurs travailleurs.

Mais le pan vinicole le plus important dans l’histoire de l’Afrique du Sud, celui qui est le plus collé sur les tourments politiques du pays, c’est celui-ci…

Source: Wikipédia
Source: Wikipédia
Source: andrewcusack.com
Source: andrewcusack.com

Je vous parlais des coopératives, récemment; eh bien, ça, c’en est toute une. Créée à l’aube du vingtième siècle, pour endiguer un problème grave de surplus de vin; en effet, une plantation massive de cinsaut TRÈS productif et résistant aux maladies avait fait en sorte que nombre de producteurs se voyaient forcés de vendre leur vin à perte, voire de faire banqueroute et de jeter littéralement le vin dans les rivières. Donc, à la base, l’intention de créer cette coopérative, de lui donner le pouvoir de limiter la production et d’établir des prix planchers pour les vins est noble. On veut limiter les dégâts et faire en sorte que l’industrie puisse se remettre sur pied.

Mais au fur et à mesure que la situation progressait, KWV étendait son emprise sur le marché, à un point tel que le régime a donné force de loi à ses pouvoirs, si bien que mêmes les vignerons indépendants qui n’étaient pas affiliés à KWV devaient se plier à ses diktats. Ainsi, la KWV est devenue une énorme bête synonyme de vins d’Afrique du Sud. Vous vous rappelez peut-être, quand le boycott des produits sud-africains a été levé, que l’essentiel des vins que nous recevions de ce pays étaient étiquetés avec ces lettres (qui sont l’acronyme de Koöperatieve Wijnbouwers Vereniging), et avec ce slogan lourd de sens, « Proud pioneers » (fiers pionniers), marque de l’allégeance implicite de la coopérative avec le régime. Même quand les lois ont été modifiées pour retirer certains de ses pouvoirs à la coopérative, elle avait déjà ses mains partout, des sous-entreprises dans chacunes des sphères de l’activité vinique au pays. Il était à toutes fins utiles impossible de faire affaires sans son truchement.

En 1997, trois ans après l’accession de l’ANC au pouvoir, KWV décide de se convertir en compagnie. Ce passage à l’entreprise privée ne se fera pas sans soulever de controverse, ni sans inciter le nouveau gouvernement démocratiquement élu à intervenir. Les négociations aboutiront à une somme forfaitaire de 77 millions de dollars, à placer dans une fiducie visant à redresser les torts causés à l’industrie par l’hégémonie de KWV.

Une bonne partie de cette somme servira, à travers le BEE, à épauler un consortium de gens d’affaires noirs à acheter une part minoritaire dans la compagnie KWV nouvellement formée.

Un autre soleil se levait sur l’Afrique du Sud. Sans être réduite au silence, la voix de l’afrikaner résistant se perd dans le chant glorieux de l’Africain de souche. Le vin du pays, célébré partout dans le monde, poursuit son ascension, malgré certains déboires (la gestion des virus de la vigne est toujours problématique). Ce pays si tourmenté a pris une place importante sur l’échiquier viticole mondial.

Source: Oxford Companion to Wine, Jancis Robinson.

Source: Nicolas Despeyroux
Source: Nicolas Despeyroux
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One Comment
 
  1. Thomas Tremblay 15 août 2016 at 16 h 39 min Répondre

    Dans la même lignée, je te recommande la chanson :

    Asimbonanga de Johnny Clegg & Savaka

    Un pur délice

    T

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