Roger

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Source: Pascal Robert
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Quand je regarde mon parcours, ce que j’ai accompli et entrepris durant ma vie, et que je cherche un point d’origine, une étincelle qui part le feu, je pense à Roger. Pas Roger mon père, dont j’ai déjà parlé sur mon blogue il y a quelques années. Non. Roger, mon oncle, enseignant de vocation et amateur de bonnes choses. Roger avec un petit côté prêtre (il avait d’ailleurs étudié pour le devenir), mais aussi une âme orientée vers le plaisir et le désir. Un homme aimant, généreux, un homme à qui je dois d’avoir eu une figure paternelle à ma mesure, qui me pigeait, qui savait ce que je pouvais devenir, et qui m’a encouragé toute sa vie. Il y a deux semaines aujourd’hui, il a décidé de ne pas se réveiller, en bon veuf qui sait que personne ne sera à ses côtés au réveil de toute manière. Il a décidé de laisser son coeur brisé mettre la clé dans la porte. L’amour, ça finit toujours mal.

Aujourd’hui, je prends le temps de revivre trois souvenirs avec vous, en sa mémoire, parce qu’il va me manquer beaucoup. J’espère que ça ne vous dérange pas…

LE VIN…

Roger me montre une bouteille de sauternes générique du négociant Cordier, millésimée 1982. Nous sommes en 1987, environ. J’ai quatorze ans, je ne connais rien à ça, sauf que le vin, ça vieillit. J’ai déjà bu une gorgée de vin dans ma vie, mais je n’en garde pas un bon souvenir. C’est sec, et j’aime encore, même à cet âge, mon jus de raisin sucré. Roger m’explique que j’aimerais probablement celui-ci, parce qu’il est très sucré. Il me parle alors de pourriture noble (l’oxymore, comme toutes les figures de styles, amuse cet académicien dans le sang), de sauvignon, de sémillon, de muscadelle… Le vin le fascine, pas autant pour le plaisir physique qu’il procure que pour l’infinité de connaissances que ce monde a à offrir. Mon oncle est un amant des lettres, des idées, des mots.

Il m’explique qu’il n’ouvrira pas cette bouteille de sitôt, parce que ce vin est reconnu pour pouvoir évoluer pendant des années, voire des décennies… Je fais alors un plus un, et je comprends que, peut-être, je serai dans les parages quand cette bouteille sera ouverte. Mais je n’en glisse pas mot; de toute façon, le vin n’est pas encore ma tasse de thé.

« Je vais te confier un secret », dit-il, « cette bouteille m’a été offerte en cadeau par ton père. » Je suis surpris de cela, car le vin ne fait pas partie des traditions de notre maison. Je suis même étonné que mon père connaisse l’existence du vin. Son truc, c’était la Dow et plus tard, pour les raisons qu’on connaît, la O’Keefe. « Mais c’est pas ça, le secret, David », me dit Roger. Il tire l’étiquette où le millésime se trouve, tranquillement, pour ne pas l’abîmer. En-dessous, une autre étiquette, qui mentionne l’année 1978. Je ne suis pas sûr de comprendre. « Ton père ne voulait pas avoir l’air de me passer du vieux stock… », dit-il, en riant de son rire bref et percussif. J’ai un peu honte de mon géniteur, même si le geste ne me surprend pas. Mais je ris aussi, parce qu’il le faut bien.

LE BAR…

Tous les 1ers de l’An, ça se passait chez mon oncle Roger et ma tante Charlotte. La panoplie de tout ce que vous avez vu passer dans vos partys des Fêtes s’y trouvait: saucisses dans un morceau de pain au Cheez Whiz, saucisses roulées dans le bacon, petits pains fourrés… C’était l’une des rares occasions où je voyais ma mère un verre à la main. Un gimlet. Quant à mon père…

Au sous-sol, où tout le monde finissait par se retrouver, il y avait un bar très bien fourni de tous les alcools du moment; au bord le plus accessible trônaient les inévitables crèmes de menthe blanche et verte. Drambuie, Sauza, Grand Marnier, Prunelle de Bourgogne, scotchs de quelques acabits… Le bar était aussi équipé de tous les gadgets nécessaires pour faire le cocktail parfait.

Source: Pascal Robert
Source: Pascal Robert
Source: oneloopdutyfree.com
Source: oneloopdutyfree.com

Enseignant de nature davantage que de métier (c’est d’ailleurs lui qui m’inspirera à embrasser la craie, quelques années plus tard), Roger nous expliquait la provenance et les méthodes de fabrication de tous ces alcools. Il avait fouillé le sujet, en bon exégète, et partageait avec nous la richesse de la connaissance. Je n’avais pas encore le droit de boire, mais Roger considérait que j’avais le droit de sentir, et il me laissait humer toutes les bouteilles, d’autant qu’elles étaient déjà ouvertes.

« Ça, c’est de la tourbe… Tu sens la boucane? Ils font brûler la tourbe pour faire sécher le grain… » C’est clair que ma passion pour les arômes et les goûts, je l’ai acquise là, en sa compagnie. Ma curiosité résonnait au diapason de la sienne. Il me parlait de la Bourgogne, où il n’était jamais allé, du travail qui s’y était fait sur des siècles pour tirer l’absolu de tous ces climats. Il me parlait de terroir, de terre, de poussière, de bouette et de moines; il se sentait une filiation avec eux, ayant failli revêtir la froque lui-même, avec leur infinie patience et leur amour du détail.

LES MOTS…

Mais ce pourquoi je lui suis le plus reconnaissant, ce sont les mots. J’ai le souvenir de sa bibliothèque fournie de tous les grands classiques français et américains, dans laquelle j’allais puiser des lectures d’été dès mon cours secondaire. Avec un air de défi, il m’avait pointé Proust, en me disant que si j’y survivais, il serait vraiment impressionné. Je l’avais lu, sans trop piger ni embarquer (j’allais relire plus tard avec un intérêt nouveau)… Il avait alors pris le temps de me montrer la valeur de l’oeuvre, l’immensité du travail et le talent inouï de l’auteur… Cette phrase sur les chambres, longue au possible, suivie de la plus courte de toutes les phrases de cette gigantesque oeuvre, geste délibéré de la part de l’auteur, selon mon oncle, qui se faisait un devoir de le pointer à chaque fois («  »L’habitude! »… Ha! Le câlisse de baveux! »).

Lorsque Roger, mon cousin Pascal et ma tante Charlotte venaient nous visiter à Sainte-Catherine, je m’empressais de lui mettre dans les mains les textes sur lesquels j’avais travaillé pendant les deux semaines qui séparaient chacun de leurs passages. Il prenait toujours le temps de les lire, dans un silence religieux. Quand je me relis aujourd’hui, je suis très gêné de lui avoir mis ça dans les mains. C’était prétentieux et vraiment mal ficelé. Il le pensait sûrement aussi, mais il a vu un potentiel, il a compris ce qu’il avait devant lui: un enfant que l’on ne pourrait jamais arrêter d’écrire. Alors il a joué et m’a encouragé, pointant les points forts, questionnant les moins bons. Essayant de mieux me faire comprendre ce que je faisais.

En des termes plus simples: si vous me lisez aujourd’hui, c’est grâce à lui, et à personne d’autre autant qu’à lui. Alors libre à vous de le damner ou de trinquer à sa mémoire, en ma compagnie.

Ses dernières années de deuil, sans Charlotte, ont été difficiles. Pascal, son fils, a veillé sur lui autant que son père aura voulu qu’il le fasse. Mais, comme bien des hommes de son âge qui perdent leur compagne de toute une vie, le goût des choses, de toutes, sans exception, s’efface, meurt doucement dans la mémoire, et le bonheur cherche son manteau dans la pile sur le lit. L’amour, ça finit toujours mal. L’un finit toujours par quitter l’autre, que ça soit par volonté ou dans la mort. C’est le prix à payer pour aimer, car il n’existe rien de tel qu’un lunch gratuit. Mais peut-on vivre sans avoir aimé? Il nous revient à tous de choisir d’accepter cette douleur ou pas. Roger aura vécu la douleur de l’amour jusqu’à son dernier souffle, car il jugeait peut-être que ce bonheur qu’il avait reçu pendant toute cette vie en valait le prix. Et comme j’ai choisi de suivre ses pas dans l’enseignement, comme j’ai choisi de croire en ses encouragements et de continuer à écrire, j’accepte aujourd’hui toute la peine et la douleur que sa disparition me donne. Car si l’on n’accepte pas de souffrir, on ne vit jamais. Je garde le souvenir de sa bienveillance, de la façon monastique qu’il avait de manipuler les flacons comme les livres, de son rire explosif, qui finissait en crank shaft barré. Et je garderai le souvenir de son amour, le rangerai à côté de ma peine et de ma douleur, pour me rappeler que si l’un ne va pas sans l’autre, l’un, et de loin, surpasse l’autre.

Merci, mononcle.

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3 Comments
 
  1. Allyson 27 août 2016 at 8 h 52 min Répondre

    Merci David pour ce texte
    Allyson xx

  2. Thomas Tremblay 27 août 2016 at 9 h 27 min Répondre

    Toute mes sympathies! Mon prochain toast sera pour toutes ces figures paternelles, qui auront su à leur manière nous inspirer et nous guider durant nos vies.

  3. Steeve Lamontagne 29 août 2016 at 14 h 36 min Répondre

    Pour avoir côtoyé Pascal de près il y a quelques années, j’ai eu la chance de connaître Roger et Charlotte. J’ai bien reconnu la gentillesse et la passion de Roger dans ton texte. Malheureusement, ma passion pour le vin à été découverte après cette période et je n’ai pas eu la chance des partager avec lui sur ce sujet, ce qui aurait été fort agréable.

    Mes sympathies!

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