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Source: sommfou.com
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On connaît tous un « renippeux ». Quelqu’un qui remet des meubles antiques en forme, sans pour autant leur enlever leur éclat d’antan, sans les rendre modernes. Ces gens prennent soin de redonner à ces objets du passé leur lustre de l’époque. Ils voient cette beauté fanée, le joli dans le magané, et le ramènent à la vie.

Après ça, ils peuvent revendre ça au prix du marché. 😉

Je déconne. Même si la dernière assertion est vraie de certains (pensons à ces chasseurs de maisons qui les rénovent pour les revendre à un prix barbare, gonflant la balloune immobilière par surcroît), la plupart des renippeux le font pour montrer que la valeur des choses du passé peut être réanimée et être investie dans le futur. Parlez-en à Telmo Rodriguez, « renippeux » ibérique de vignobles par excellence.

À la manière des John Locke et Alex Krause de Birichino, le plaisir de Telmo Rodriguez est de faire revivre des vignobles abandonnées ou historiques, afin de redonner à sa région de prédilection, la Rioja, son allure d’antan. De nos jours, en SAQ, ce que nous connaissons de la Rioja se résume, à toutes fins utiles, au tempranillo pour les rouges et au viura pour les blancs. De plus, avec le système d’appellation basé sur le vieillissement, l’incitatif est vraiment de faire des vins de cave, c’est-à-dire des vins qui, bien que certains soient de grande qualité, n’expriment aucune provenance particulière. Les vins de Lopez de Heredia, aussi extraordinaires soient-ils, ne peuvent réellement être considérés comme des vins de terroir.

Telmo Rodriguez fait ce reproche ouvert à la SAQ: « Chaque fois que je viens ici, et que je vois l’offre faite en termes de vins d’Espagne, je m’y reconnais bien peu; la Rioja est l’une des grandes appellations de l’Espagne. D’anciennes appellations refont surface, mais la Rioja, selon moi, demeure l’une des plus belles… On connaît une Rioja générique, mais on a une petite connaissance de la Rioja profonde, de ses villages. »

Ce personnage aux opinions bien arrêtées, qui n’est pas sans rappeler François Morissette tant physiquement qu’intellectuellement, a la chance de voir à trois domaines uniques en Rioja: Lanzaga, Remelluri et Las Beatas. Dans son approche, il privilégie la viticulture biologique, s’enorgueille de n’avoir jamais utilisé un herbicide de sa vie, et consacre son travail à offrir des vins de provenance. « J’admire ce que Lopez de Heredia fait, mais ce qu’ils nous montrent dans leurs vins, c’est leur cellier. Moi, je veux vous montrer la montagne. » Une mission, il va sans dire, assez contradictoire de ce qui se fait massivement dans la région.

Remelluri
Source: remelluri.com
Remelluri Source: remelluri.com

Dans cette optique, même s’il l’utilise pour ses vins de Remelluri, la notion de classification selon le vieillissement importe peu à Telmo Rodriguez: « ça n’est pas qu’elle ne m’intéresse pas, c’est qu’elle n’a aucun intérêt. Il ne suffit pas de passer quatre ans à l’université et d’obtenir un diplôme pour être intelligent. Ainsi, qu’un vin passe tant d’années en cave n’est en aucun cas une garantie de sa qualité. […] Ceci dit, pour les vins de Remelluri, j’utilise l’appellation de vieillissement; quand on est une maison du 16e siècle, que fait-on avec les bâtiments construits au 18e? On les met par terre ou on les laisse, considérant que ça fait partie de la maison? » Qu’un maison soit ancrée plus loin dans l’histoire qu’un système ne lui semble pas une raison suffisante de l’oblitérer, mais il demeure que pour lui, l’inscription la plus importante sur les bouteilles où l’on trouve les termes reserva et gran reserva, c’est Remelluri, la provenance.

Source: vinousgirl.wordpress.com
Source: vinousgirl.wordpress.com

La Rioja d’antan, c’était aussi plus de soixante cépages différents, dont la poignée toujours en usage aujourd’hui dans les vins de consommation courante, plus ceux qui sont tombés dans l’oubli sous l’hégémonie du tempranillo. Toutefois, Telmo Rodriguez préfère ne pas mentionner, autant que possible, l’identité ou la proportion des cépages qui composent ses vins. Pudeur volontaire afin de laisser toute la place à l’endroit? Possible. Cependant, Telmo Rodriguez connaît bien ces infos, car ses vignobles ne sont pas complantés. Il choisit simplement de ne pas en parler.

C’est le cas d’ailleurs de l’une de ses parcelles qui le rend le plus fier, Las Beatas. Ses yeux s’illuminent quand il parle de ce vignoble qu’il a trouvé à l’abandon depuis un siècle: « mon père est venu avec moi, et il a aussitôt dit « c’est trop de travail, Telmo, ça ne vaut pas la peine… » Or, j’ai vu le « talent » de cette parcelle, sa possibilité. » En effet, le vignoble qui fait aujourd’hui un peu moins de deux hectares se trouve à flanc de montagne, avec diverses altitudes, divers cépages et diverses orientations. Le vin qui en est issu est rien de moins que grand, comme vous pourrez le constater en consultant les notes de dégustation à gauche.

Les vins, nul doute, sont convaincants. Pas simplement différents: uniques. Usage raisonné du chêne, jamais au détriment du fruit, une concentration qui n’est pas atteint au compromis de l’expression naturelle, une complexité latente, qui finit par se dévoiler, en actes, de façon opératique. On entend la Callas au fond de notre palais. Non pas l’une de ces divas postmodernes, mais bien celle que l’on oublie à l’occasion, mais qui nous fait frémir chaque fois qu’elle se révèle. Parce qu’une belle voix transcende les époques. Ne devrait-il pas en être de même du vin?

swordfousquared

Merci à Telmo Rodriguez et à Trialto pour l’invitation.

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