Barbe-Bleue

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Source: pinterest.com

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« J’en ai dans ma cave… » Il tape les mots, mais hésite à les commettre à la toile, car il les sent insuffisants. Il sait trop bien que d’autres membres de ce forum viendront publier une réplique, dans laquelle ils ajouteront le nombre de bouteilles qu’ils ont consignées à leur cave. En rappelant au passage la quantité de cols des autres millésimes qu’il ont en leur possession. En rappelant qu’ils n’ont pas acheté de tel ou tel millésime, parce que c’étaient des années merdiques. En lui rappelant qu’il aurait dû écrire mieux.

Il supprime son message et le refond: « J’en ai six dans ma cave. Je compte en ouvrir une cette semaine, pour la situer vis-à-vis le millésime précédent, dont il me reste quatre exemplaires dans ma cave. Je n’ai pas osé toucher au 2007, parce que vous savez… »

Voilà qui est mieux. Il appuie sur entrée. Et respire. Et attend.

À côté de son ordi, la grosse clé dorée qui mène à sa cave. Il la caresse, pour amplifier la dose d’endorphines que ce message lui a procurée. Il résiste à l’envie de retourner dans sa cave; voilà maintenant cinq fois qu’il y est allé aujourd’hui, et il n’est pas encore midi. Il ne veut pas déséquilibrer la température et l’humidité des lieux par sa présence trop fréquente, et gâcher sa précieuse collection. Il prend son téléphone et démarre l’application qui surveille les conditions climatiques de sa cave. Douze degrés, 70% d’humidité, zéro vibrations, zéro lumière. Tout va bien. Nouvelle dose d’endorphines. Il allait rabattre l’écran de son ordinateur portable quand il se rappela soudain qu’il n’avait pas encore fait le tour de Facebook aujourd’hui. Ah là là, c’est qu’il ramollit du cerveau… Comment avait-il pu oublier?

Source: megantusing.com
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Plus de peur que de mal… Il faut dire qu’on est un mardi, et que les lundis soirs sont pauvres en consommation de vin. Tout de même, une demie-douzaine de photos de comptes qu’il suit, des photos de quilles qu’il peut commenter… Celle-ci, ce Ganevat, il en a déjà eu en cave, il avait beaucoup aimé, il faudrait qu’il en rachète… Ce sauvignon bordelais, il se demande si la personne qui l’a publié a déjà goûté à tel autre sauvignon, qu’il a en cave… Tiens, ces bulles, on dit qu’elles ne se conservent pas bien? Pourtant il en a quelques exemplaires en cave, et il n’a jamais été déçu chaque fois qu’il en a ouvert…

Il couvre les angles, s’assure d’avoir bien commenté partout. Parfois, on lui répond, et son coeur se met à battre à tout rompre. Et s’il n’arrivait pas à bien répondre à la question? On pouvait toujours lui demander de dévoiler la quantité de flacons qu’il gardait d’un certain vin, mais de bien commenter l’expérience qu’il avait vécue en buvant ce vin? Il pouvait se débrouiller à décrire les arômes, les saveurs, les tannins, la texture, certes… Mais avait-il aimé?

Impossible à dire, car à chaque fois qu’une bouteille était ouverte, et qu’elle était bue, un vide lourd comme l’annonce d’un orage s’emparait de lui et le rendait incapable de toute appréciation au-delà de l’organoleptique. Est-ce que ce vin l’habitait? Est-ce qu’il lui faisait vivre une émotion jamais ressentie auparavant? Son problème n’était pas de trouver des mots pour décrire le ressenti, mais bien de ressentir.

Source: cfigue20.deviant art.com
Source: cfigue20.deviant art.com

De retour sur le forum précédent, pour voir si quelqu’un lui avait répondu. Tel qu’il le craignait, SuperPétrus72 avait déjà répliqué à son commentaire… Avec une interrogation qui lança des frissons électrique dans son échine: « Comment ça QUATRE flacons du millésime précédent? Me semblait que tu en avais acheté trois seulement, alors qu’on en avait tous acheté six… » Avec capture d’écran à l’appui de son commentaire de jadis, et de la joute écrite qui en avait résulté.

Les tremblements jusqu’au bout de ses doigts l’empêchent de répondre immédiatement. Dans son réflexe habituel, il passe sa main dans sa longue barbe… Laissant descendre ses phalanges dans les noeuds qui s’installent avec le temps, comme ils le font dans les écouteurs de son iPhone. Arrivé au bout des poils, il les tire vers sa bouche, pour les sucer… Dans cette mèche un Haut-Bailly 2005, ouvert bien trop jeune, mais dont il avait apprécié la concentration; dans cet autre touffe, des restes d’un Rieussec 1978, pas à tout casser, mais c’était liquoreux, alors comment ne pas aimer?

Il en avait bel et bien quatre. Il le savait. Ce qui l’étonnait, c’est que SuperPétrus72 ne sache pas pourquoi il en avait quatre. SuperPétrus72 ne se souciait pas de sa cave comme lui s’en occupait. Avec AMOUR. Il se foutait même un peu de ce qu’il avait, ce qui l’avait tenté, le jour où il avait été invité à souper chez lui… Il leur avait fait visiter sa cave. Tout le monde avait poussé des oh! et des ah! devant la grande collection de SuperPétrus72. Lui aussi, mais pour sauver les apparences. En dedans, cette visite avait commencé de le faire pourrir. Il ne parviendrait jamais à avoir une collection aussi belle que la sienne, à moins que… à moins que…

Il brisa la promesse qu’il s’était faite et retourna à la cave une sixième fois. Il se dirigea tout de suite vers ce quatrième flacon, qui existait bien. Oui, il n’en avait acheté que trois, mais il avait profité d’une visite improvisée à la salle de bain pour faire un détour à la cave de SuperPétrus72 (pas verrouillée pour deux sous, encore une preuve de son amateurisme) et subtiliser ce quatrième flacon, qu’il avait ramené chez lui.

Un crime… presque parfait. La conjointe de SuperPétrus72 l’avait surveillé à son insu. Quelques jours plus tard, elle s’était pointé chez lui, sans avertir son conjoint, pour le mettre devant les faits.

Source: michelinewalker.com
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Source: mikedahhistory.com

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Il avait sué toute l’eau de son corps, en grands torrents froids. Il s’était confondu en excuses, au fur et à mesure que la panique venait à le posséder. Il avait fini par céder et à l’inviter à venir chercher le flacon subtilisé, puis à prendre quelque chose d’autre, en guise de dédommagement. Elle avait pris son temps, regardant toutes les bouteilles, une à une, voulant être sûre de prendre le flacon qui lui ferait le plus mal. Et bien sûr, comme elle connaissait le vin -probablement mieux que son con de mari, en fait-, elle avait pris la plus chère, puis lui avait fait un beau sourire en se retournant, allant même jusqu’à passer ses doigts à elle dans sa barbe.

À partir de là, il n’avait plus rien contrôlé. La clé était partie toute seule, en un automatisme, s’enfoncer dans la gorge de la pauvre. La clé avait bougé d’elle-même, allant de gauche à droite, agrandissant l’anfractuosité qu’elle y avait pratiquée. Les yeux de la pauvre avaient exprimé l’effroi puis, très peu de temps après, plus rien.

SuperPétrus72 signala la disparition de sa conjointe, qui ne fut jamais retrouvée. Faute de suspects, on ne s’inquiéta jamais de lui.

Il avait mis du temps à tout nettoyer. À changer l’air des lieux. À goûter, en sacrifice, quelques bouteilles, pour s’assurer qu’elles n’avaient pas pris le sang. Finalement, il avait gardé, en souvenir, la tête de la pauvre, l’avait préservée dans un bocal étanche, l’avait conservée à la cave.

La clé elle, comme son esprit, resterait tachée à jamais. De toute façon, elle ne le quittait pas. Ça non.

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One Comment
 
  1. Thomas Tremblay 6 août 2016 at 13 h 05 min Répondre

    Merde, moi qui voulais t’inviter à souper… 😉

    T

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